Lille, Roubaix : Au coeur des quartiers populaires, la percée invisible du FN

A Lille, à Roubaix, c’est dans les quartiers périphériques, anciens bastions du vote ouvrier, que le FN a réalisé ses meilleurs scores au premier tour. Un vote à la progression silencieuse, qui recouvre comme souvent des motivations très différentes : peur du déclassement, aspiration à plus d’ordre, vote sanction et parfois confusion des genres. 

Dans le quartier de Fives, Eric Dillies a effectué une percée de plus de 14 points. Crédit Maires du Nord

A Fives, à Hellemmes, bien malin qui peut dire au premier coup d’œil que le FN est devenu la deuxième force politique. Dans toutes les rues, affichettes communistes, libertaires, antifascistes occupent l’espace public, comme en témoignent la faucille et le marteau esquissés à la peinture noire sur la façade de la Caf. Dans ces quartiers au taux de chômage proche de 20 %, coincés entre le périphérique lillois et Villeneuve-d’Ascq, c’est pourtant le FN qui a cartonné : plus de 25 % des voix à Hellemmes. Une seule affiche à l’effigie d’Eric Dillies orne le devant de la maison de quartier de Fives ; à Hellemmes, elles sont arrachées ou jamais arrivées, laissant toute la place à une Martine Aubry qui vient pourtant d’y perdre 18 points en un mandat.

Évolution du vote dans les quartiers populaires de Lille, 2008-2014 :

http://e.infogr.am/percee-fn-dans-les-communes-associees

Dans l’ex-faubourg industriel de Fives, le souvenir de Peugeot et de la grande firme locale, Fives-Cail, se dissipe peu à peu ; depuis leur fermeture dans les années 1990, la population locale a changé.

Rue Malsence, une contre-allée sinueuse aux trottoirs saturés de voitures ; pas un centimètre entre les pare-chocs. Tous les perrons affichent huit, dix sonnettes. Deux quinquagénaires passent et s’arrêtent devant une maison un peu plus colorée que les autres. « On habitait cette maison avant. Maintenant c’est que des “cassos’’. »

« Tout ça c’est voulu par la mairie ! »

Ils jettent sur la rue un regard d’intense dégoût. « C’était un beau quartier avant ici vous savez. Maintenant c’est que des locations, y’a plus un propriétaire, ils vivent à dix familles dans chaque maison, avec à peine une place de voiture. Tout ça c’est voulu par la mairie ! »

Le stationnement est une obsession dans les rues de Fives. Dans l’interminable rue Bernos les policiers municipaux tournent en boucle, dressant contredanse sur contredanse ; eux aussi sont la cible du mécontentement. « Y’a des gens qui votent FN », lâchent sobrement des riverains quand le sujet est abordé. « C’est pas qu’ils sont racistes hein ! C’est un ras-le-bol général. »

Rue Malsence, à Fives. Crédit Maires du Nord

Les candidats lillois, à l’instar du sénateur UMP Jean-René Lecerf, évoquent la « souffrance » passée et présente de ces quartiers. Tous ont le même mot en bouche dans leur analyse du vote FN : la « désespérance ». Un terme qui fait bondir illicole frontiste Eric Dillies.

« Je trouve extrêmement méprisant ce ton employé par mes adversaires… Alors la seule position tenable quand on n’est pas d’accord avec eux ce serait d’être un désespéré’’, de relever de la psychiatrie peut-être ? »

« Ce n’est pas la première fois qu’on a ce phénomène », modère Gilles Pargneaux. Le député européen et premier secrétaire du PS nordiste connaît bien Hellemmes pour en avoir été maire pendant 11 ans. « C’est comme en 1995, nous sommes dans un contexte national de protestation des milieux populaires, dans des quartiers qui renouvellent très rapidement leur population. C’est un vote-refuge. »

Faites glisser le curseur « Maires du Nord » pour voir l’évolution entre 2008 et 2014 :

http://mairesdunord.fr/slidermdn/slideralix/alixslider.html

Julien Talpin, chercheur en science politique à Lille 2 et au CNRS, rappelle la volatilité de l’électorat FN et l’éclatement des classes populaires. Il observe que « le vote FN n’est pas issu des populations les plus défavorisées : il touche surtout la fraction relativement intégrée des classes populaires, des gens un peu au-dessus du seuil de pauvreté qui craignent le déclassement et regardent en dessous d’eux ».

Cela se vérifie à Roubaix : c’est aux Trois-Ponts, en bordure de Wattrelos, que le FN a fait ses plus gros scores. Des quartiers en rénovation urbaine, au vote traditionnellement ouvrier. Le Front national est légèrement plus faible dans les quartiers pauvres et multiculturels de l’Alma, de L’Hommelet ou de l’Epeule.

Rue de l’Epeule. Une enfilade de boucheries halal, de commerces et de vieilles brasseries. A la mi-journée, il n’y a pratiquement que des hommes. A la brasserie-pizzéria L’Opéra, ils ont souvent l’âge de la retraite ; tous sont originaires d’Afrique du Nord. Ahmed dit connaître « pas mal d’arabes qui votent FN » dans le quartier ; il les qualifie d’« analphabètes ». « Ce sont des vieux,  facilement influençables, des illettrés qui ne comprennent pas la politique. Ils votent souvent FN au premier tour, on leur fait la morale entre les deux et ils retournent voter à gauche au second tour. Ce n’est pas un phénomène si nouveau mais c’est vrai que ça augmente. »

Pour Julien Talpin, deux facteurs peuvent expliquer que ces maghrébins, votant traditionnellement à gauche ou s’abstenant, tournent casaque pour voter FN : le rejet des réformes sociétales du PS au niveau national et la dégradation de leur situation socio-économique. Le phénomène reste néanmoins très minoritaire. Les sondages de sortie des urnes avaient montré que les personnes de confession musulmane avaient voté à 86 % pour François Hollande en 2012.

Farid, commerçant de 38 ans d’origine marocaine, tient une quincaillerie, avec beaucoup d’objets traditionnels d’Afrique du Nord. Il n’a pas le droit de vote et pense donc que son « avis ne compte pas » ; néanmoins il suit la politique de près.

Dans une ville où la gauche semblait indéboulonnable, le vote FN a su profiter de la fronde menée contre le maire sortantjusque dans son propre camp. Le candidat FN Jean-Pierre Legrand (19,3%) achève le premier tour de scrutin un point derrière Pierre Dubois (20,4%). Une situation encore impensable il y a quelques mois.

Sylvain Prandi, porte-parole du candidat PS dissident André Renard, regrette que le FN ait conquis une image de parti de «l’ordre ». Il reconnaît aussi un effet « vague bleu marine » : « Pendant les porte-à-porte, un responsable CGT m’a par exemple dit qu’il votait désormais FN. Les gens sortent du bois. Marine’’ met un faux nez sur les idées de son père, ce qui explique une forme de normalisation du vote. »

Les deux Fivois de la rue Malsence ont fini de vitupérer sur le casse-tête du stationnement, pour aborder la saleté qui a pris possession du quartier. La mairie est directement visée ; d’une seule voix, ils s’accordent sur le fait que l’UMP ne ferait pas mieux. Le nom « FN » n’est jamais prononcé. « Un bon nettoyage ça va faire du bien ! » menace le plus trapu en tournant les talons. Difficile de dire s’il parle des ordures ou des politiques en place.

Yohav Oremiatzki et Timothée Vilars

Infographie : Baptiste Garcin et Alix Hardy

Source: Maires du Nord

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