A Lille, de l’autre côté du périph’, le FN

Dans ce bastion socialiste historique, le FN est arrivé devant le PS aux européennes : un score global qui cache des réalités extrêmement différentes entre le centre et la périphérie.

Dans le quartier populaire de Lille-Sud, Marine Le Pen a recueilli de 35 à 50% des voix dans certains bureaux. TV - Le Nouvel Observateur
Dans le quartier populaire de Lille-Sud, Marine Le Pen a recueilli de 35 à 50% des voix dans certains bureaux. 

La ville, bastion socialiste depuis les années 1950, vient de réélire confortablement Martine Aubry pour un troisième mandat. Pourtant, Gilles Pargneaux, proche parmi les proches de l’ancienne première secrétaire du PS, patron de la fédération socialiste du Nord, s’y est effondré, comme ailleurs dans la circonscription : s’il est réélu député européen, il finit derrière Marine Le Pen à Lille (18,2% contre 18,9%). Un camouflet historique pour la gauche locale.

Un score qui, pris dans sa globalité, cache des réalités disparates. A seulement deux kilomètres au nord du CHR, le FN est sous la barre des 10% et les Verts en tête. Entre les deux : le périphérique.

Lille est une des très rares grandes villes françaises dont le territoire s’étend au-delà de son boulevard périphérique, et Martine Aubry se félicite régulièrement de cette intégration des quartiers populaires à la ville. Mais l’énorme sillon des autoroutes du Nord coupe physiquement Lille en deux. Il suffit de traverser le pont, et le FN gagne 20, 30, 40 points. Si l’on ne compte pas les voix des communes associées de Lomme et Hellemmes, en périphérie, c’est Europe-Ecologie qui arrive en tête à Lille…

« S’il voyait le score du FN à Lomme, Arthur Notebart se retournerait dans sa tombe », a déclaré le sénateur Jean-René Lecerf, chef de file de l’UMP lilloise, à « La Voix du Nord » après le scrutin. C’est justement rue Notebart, du nom du grand bâtisseur de Lomme, que le FN a enregistré son plus gros score en termes d’inscrits (presque 16%, 40% des votes exprimés).

Marine, on la connaît »

Avec ce taux d’abstention un peu plus faible qu’ailleurs, on se rapproche d’un « vote d’adhésion ». C’est du moins ce que pense Romain, 22 ans, sympathisant FN qui a un temps hésité à s’engager avant de devoir bouger pour les études. « Ici, le FN est en phase d’ascension depuis 2 ou 3 ans, même au niveau de la base militante. Marine, on la connaît, c’est pour ça que les gens votent pour elle ! Il suffit de voir qui il y avait en face », avance-t-il. « L’Europe est une catastrophe pour une région déjà en difficulté comme la nôtre, et aussi pour une région frontalière comme la nôtre : il suffit de voir ce qui s’est passé ce matin à Calais », dit-il en référence à l’évacuation du camp de migrants à la suite d’une épidémie de gale.

« Lille, c’est Hénin-Beaumont en grand », aimait à répéter en mars le candidat frontiste Eric Dillies durant les municipales lilloises. Il y avait triplé son score de 2008, grâce notamment à un carton dans les villes-associées. Il s’engageait d’ailleurs à organiser un référendum local sur le statut de ces dernières s’il était élu un jour.

Gilles Pargneaux, lui, aura certainement une pensée pour Hellemmes : la commune dont il a été le maire pendant 11 ans, avalée par Lille en 1977, le place 4 points derrière le FN. Le nord de la ville est sous tension depuis deux ans à cause des frictions suscitées par un village d’insertion de roms, qui ont valu à l’actuel maire PS d’être pris plusieurs fois à partie par ses administrés.

« Lomme et Hellemmes ont été associées à Lille parce qu’on pensait à l’époque que cela sécuriserait le vote à gauche, mais la situation s’est retournée. Elles sont devenues des cités-dortoirs de Lille, avec une population populaire ‘à l’ancienne’, ouvrière, qui a une très forte peur du déclassement », analyse Pierre Mathiot, directeur de Sciences-Po Lille. « Ce sont des villes où le maillage associatif lié au PS était très fort, et les socialistes sont en train d’y perdre la main. Pour Lille-Sud, c’est différent, c’est beaucoup de grandes tours, avec une population beaucoup plus multiculturelle et un désintérêt massif pour la politique ».

« Le FN en tête ? Pas une info »

A Lille-Sud, le FN a fini juste sous la barre des 30%, dix points devant le PS. Le taux de chômage se situe quelque part entre les deux. Dans ces rues au calme impressionnant, où l’après-midi les gens sont postés par dizaines à leurs portes, à leurs fenêtres, comme dans l’attente d’un événement, les militants FN ne vont pourtant guère.

Rue de l’Arbrisseau, le long de l’immense cimetière du Sud, difficile de trouver des gens qui ont voté FN. Difficile de trouver des gens qui ont voté tout court. Beaucoup, comme Soufiane, comme Issa, n’en avaient tout simplement pas le droit : des 10 plus grandes villes françaises, Lille est d’ailleurs celle au plus faible ratio d’inscription sur les listes électorales (moins de 52%). Dans ce quartier qui compte près de 20.000 habitants, à peine 9.000 sont inscrits ; parmi eux, un peu plus de 2.000 ont glissé un bulletin dans l’urne dimanche et 650 ont choisi Marine Le Pen : soit environ 3% de la population du quartier.

Au bureau 626, à l’extrême-sud de la ville, on n’a vu passer que 132 votants sur les 1146 qui étaient attendus école Richard Wagner. Un sur trois a voté FN. L’UMP a recueilli 2 voix. Mais à 88,5% d’abstention, qu’est-ce que cela veut encore dire ?

« Le FN en tête, ce n’est pas une info. En vrai, quasiment personne n’est allé voter, alors le FN ça représente qui ? » résume Stéphane, la trentaine. « Ici on ne s’intéresse déjà pas souvent aux élections en général, alors les européennes… »

« Ça fait combien d’années qu’Aubry et les autres promettent de faire renaître le quartier ? » s’interroge Isabelle, près du cimetière. Les débats dans l’hémicycle de Strasbourg et l’affaire Bygmalion semblent à des années-lumières. Par contre on se souvient encore de l’invasion de rats dans le quartier à l’automne : des centaines de terriers avaient été retrouvés sur le site du camp rom de la rue de Marquillies, évacué en septembre dernier.

Ce mercredi soir à Lille, comme dans tant d’autres villes françaises, plusieurs centaines de jeunes se sont retrouvés à l’appel des syndicats étudiants et des jeunesses communistes pour une « marche citoyenne contre le F-Haine » : quatre ou cinq cents, sous les banderoles communistes, socialistes, les drapeaux européens et les portraits de Daniel Cohn-Bendit. Le rendez-vous était fixé place de la République, deux kilomètres plus au nord. Dans un autre monde.

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