« Le chômage est inhérent au système capitaliste »

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En 2013, la région Nord-Pas de Calais n’a jamais compté autant de chômeurs (370 000 inscrits à Pôle Emploi). Face aux pouvoirs qui instaurent une exploitation de la précarité, La Brique a voulu interroger la lutte des précaires. Nous avons rencontré l’historien Marc Leleux, auteur d’une précieuse Histoire des sans-travail et des précaires du Nord (1), qui nous a parlé des mouvements de chômeurs des années 1930 et de leur « Marche de la Faim ». Ce n’est pas l’histoire d’une victoire, mais elle rappelle que la lutte pour l’autonomie est une lutte permanente.

Source: La Brique.net

La Brique : Les années 1930 sont une période de crise économique. Cette crise est-elle seule responsable du chômage ?

Marc Leleux : Lorsqu’apparaît la crise, en 1931, le chômage n’est pas un phénomène nouveau dans le Nord où l’industrialisation a été précoce. La crise accentue donc une situation à laquelle les travailleurs sont régulièrement confrontés. On dénombre ainsi, en 1935, près de 63 000 chômeurs complets secourus alors qu’ils n’étaient que 1226 en juin 1931. Pour ce qui est du chômage partiel, il frappe plus de 270 000 personnes en mars 1932, soit 125 fois plus qu’en janvier 1931. Le Nord compte ainsi, de 1931 à 1937, constamment entre 10 et 16 % du total des chômeurs en France. Au-delà de la crise elle-même, dans certains secteurs comme les mines, il est indéniable que la mise en place de procédés de rationalisation technique et humaine a contribué à accroître le nombre de chômeurs.

Les patrons embauchent aussi des travailleurs étrangers…

Oui. Ils sont les premiers à subir le chômage complet ou partiel. Parfois confrontés à l’hostilité des travailleurs français, Polonais des mines ou Belges du textile sont encore plus précaires que les précaires. Dans les années 1930, une série de lois est votée pour limiter l’emploi de la main-d’œuvre étrangère. Les patrons du Nord s’y opposent farouchement, car ils tiennent à ces salariés sous-payés.

Avec les étrangers, les femmes ne sont-elles pas aussi les premières touchées par le chômage ?

Ce n’est pas facilement démontrable car, à l’époque, les femmes sont absentes des statistiques. Cela est assez significatif de pesanteurs sociales par lesquelles elles demeurent épouses, filles ou mères avant d’être des travailleuses. Elles n’apparaissent que rarement dans les rapports de police et ne sont pas un objet de préoccupations spécifiques pour les mouvements de chômeurs.

Des mouvements de chômeurs s’organisent donc. Sont-ils encadrés ?

Suite à la Révolution russe d’octobre 1917 et à la naissance en 1920 de la Section Française de l’Internationale Communiste, la CGT se divise entre Unitaires qui acceptent de suivre Lénine et Confédérés qui s’y refusent. Les comités de chômeurs qui se forment dans le Nord se rattachent essentiellement à ces deux tendances. Ils sont plus de 70 en 1935 et, bien que porteurs des mêmes revendications, sont rivaux. Cela porte préjudice à leur action. On trouve également des comités dits « neutres » qui, minoritaires, sont liés au catholicisme social. Leur action se veut plus caritative que revendicative. Enfin, à partir de 1934, les Croix de Feu, une ligue d’extrême droite, s’appuie sur la misère pour attirer à elle une partie des chômeurs.

Pas d’anarchistes ? Pas d’abolitionnistes du travail salarié ?

On ne trouve pas trace dans les archives de cette époque, ni des anarchistes, même s’ils sont sans doute présents dans les comités unitaires, ni d’une volonté d’abolition du salariat. L’hostilité au salariat a été davantage marquée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle par les réticences des masses rurales à entrer en prolétarisation au sein des concentrations usinières.

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Quelles sont les actions menées par les comités ? Sont-ils surveillés ?

Ils ont des modalités d’actions plutôt tapageuses. Marches et manifestations régulières dans la rue, diffusion de journaux, aides ponctuelles (distribution de vêtements, de soupes, etc.), mobilisation contre les expulsions des chômeurs qui ne peuvent plus payer leur loyer. Ils organisent aussi des réunions régulières aux intonations politiques. Celles-ci sont étroitement surveillées, comme en attestent de nombreux rapports de police. Après la Révolution russe, on craint la contamination révolutionnaire. Les rapports font cependant davantage état des rivalités entre comités que d’appels à la révolution…

Les chômeurs du Nord participent également à une marche de Lille à Paris en 1933…

Cette marche, dont le principe est décidé à l’échelle nationale par la CGTU, est organisée par un membre du comité central du PC : Charles Tillon. Il est efficacement secondé par Martha Desrumeaux, ouvrière du textile du Nord, militante politique et syndicale hors pair. Avec eux, ce sont 65 délégués, escortés par une foule de sympathisants, qui partent de Lille le 18 novembre en réclamant « Du travail et du pain ». Sur le parcours, les marcheurs sont très bien accueillis et leur nombre croît pour atteindre plusieurs milliers à Saint-Denis. Là, ils apprennent que l’accès à Paris leur est interdit par les autorités. Une partie d’entre eux parviendra néanmoins dès le lendemain, par un coup de force, jusqu’aux abords de l’Assemblée nationale où ils seront arrêtés. Par l’entremise du député du Valenciennois, Sulpice Dewez, ils réussiront ultérieurement à rencontrer le ministre du Travail.

Cette marche est donc une réussite ?

Elle est un demi-échec car elle n’a pas débouché sur la satisfaction des revendications, mais les comités ont indéniablement gagné en popularité. Ils ont réussi à attirer l’attention des pouvoirs publics sur leur situation. C’est ce qu’ils voulaient essentiellement. Par la suite il y aura d’autres marches, mais à caractère local alors que les comités se feront moins virulents, l’heure n’étant désormais plus tant à la lutte des classes qu’à la lutte contre la menace grandissante du fascisme.

Si la marche a attiré l’attention des pouvoirs publics, ces derniers cherchent-ils des solutions pour lutter contre le chômage ?

En 1926, les pouvoirs publics recréent le fonds national de chômage qui avait été ouvert durant la guerre et qui permet, par le biais des communes, de verser une aide aux chômeurs. Certaines mesures comme les lois de 1928 et 1930 sur les assurances sociales, même si l’assurance chômage en est exclue, peuvent être interprétées comme visant à améliorer la situation des travailleurs et donc des chômeurs. Mais un décret-loi d’octobre 1935 sur la rééducation professionnelle des chômeurs permet également au patronat d’avoir à sa disposition une manne d’ouvriers payés en partie par les fonds de chômage, auxquels les employeurs n’ajoutent qu’une rémunération additionnelle. Le patron peut ainsi utiliser une main-d’œuvre bon marché qu’il n’est pas obligé de garder au-delà de sa « formation ».

Ce décret-loi est-il remis en cause par la suite ?

Non, pas même sous le Front populaire, ce qui souligne la réévaluation des priorités.

Contraindre les gens à accepter de gagner moins pour continuer à travailler et ainsi faire plaisir aux patrons… ce que tu racontes fait étrangement écho à notre époque.

Le chômage est inhérent au système capitaliste qui s’en nourrit pour se perpétuer. À l’heure actuelle, le seul remède qu’on nous présente comme efficace pour lutter contre le chômage est la précarité. On assiste de fait à un incroyable bond en arrière qui vise à nous ramener aux conditions d’embauche telles qu’elles existaient au XIXe siècle. La déstructuration du droit du travail en est le symptôme le plus évident avec la multiplication des statuts précaires tant dans le public que dans le privé.
Le système est parvenu à créer des rivalités entre salariés d’un même niveau qui désormais sont concurrents pour conserver leur travail et leurs conditions de travail, mais aussi entre travailleurs et chômeurs alors qu’un certain discours politico-médiatique ne cesse d’insister sur l’indignité d’une situation de non-travail. Tant que ces concurrences existent, toute idée de contestation radicale se trouve affaiblie.

1 : Presses Universitaires du Septentrion, 2013. Voir aussi Marc Leleux, « De la rééducation des chômeurs des années trente au Revenu de Solidarité Active : la récidive d’une même politique d’exploitation de la précarité »,Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique

 

 

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