Le témoignage cauchemardesque de Chérif Delay, enfant « fracassé » d’Outreau

Chérif Delay, l'un des enfants victimes d'Outreau, en mai 2011. 

Le fils de Myriam Badaoui et Thierry Delay, reconnu victime dans l’affaire et partie civile comme ses frères Jonathan et Dimitri, est finalement venu déposer à la barre jeudi, au procès de Daniel Legrand.

Source : FranceTvInfo

Quand il entre dans la salle, silhouette fragile escortée par deux policiers, le silence se fait. Chérif Delay, dont la présence était incertaine depuis le début du procès de Daniel Legrand, vient de prendre place près de ses deux demi-frères, Jonathan et Dimitri, jeudi 21 mai. Le jeune homme, aujourd’hui âgé de 25 ans et reconnu victime dans le dossier Outreau comme onze autres enfants, est actuellement détenu pour des violences commises sur sa compagne et hospitalisé d’office dans l’unité de soins psychiatriques de la prison.

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Comme Jonathan et Dimitri, Chérif avait d’abord fait savoir, en 2013, qu’il ne participerait pas à ce procès, à cette « mascarade ». Comme Jonathan et Dimitri, il s’est finalement constitué partie civile et a saisi l’occasion de venir s’exprimer devant la justice. Le débit de parole ralenti par un traitement médicamenteux, à l’image de l’homme qui lui fait face dans le box des accusés, Chérif Delay commence à dérouler les horreurs dont il a été victime dans l’appartement de ses parents, dans le quartier de la Tour du Renard, à Outreau (Pas-de-Calais). La cassette porno offerte à Noël alors qu’il avait 5 ans, le viol par son beau-père, Thierry Delay, qui le contraint à reproduire les positions du film, sa mère, Myriam Badaoui, qui débarque en faisant « l’hélicoptère avec une ceinture godemiché »« On m’a forcé à faire l’amour avec ma mère », raconte-t-il.

Une « scène », des « flashs »

Aux violences sexuelles s’ajoutent les violences physiques et psychologiques : les « coups de ceinture » de ce beau-père, qui le reconnaît mais lui interdit de l’appeler papa, qui le rebaptise Kevin parce que Chérif « ça fait bougnoule », qui l’exclut de la fratrie, lui fait « manger un jour ses excréments » parce qu’il n’a pas la même couleur que lui. Chérif Delay est né du mariage forcé de sa mère avec un cousin en Algérie. Elle était enceinte de lui quand elle est rentrée à Boulogne-sur-Mer.

Sur les faits qui occupent la cour d’assises des mineurs d’Ille-et-Vilaine, où Daniel Legrand est jugé pour viols et agressions sexuelles sur les quatre enfants Delay lorsqu’il était mineur – il a été acquitté en 2005 pour une période située après ses 18 ans -, Chérif Delay assure d’abord que l’accusé « était présent mais en tant que victime ». Puis qu’il l’a agressé une fois, des « attouchements sexuels ». Il situe les évènements autour de la Coupe du monde 1998 et décrit « une scène », des « flashs ». Une « partouze » dans sa chambre où il est attaché et violé. Daniel Legrand fils serait là, Daniel Legrand père aussi, qui regarderait, passif. Ce dernier, acquitté en 2004, est mort en 2012.

Le président relève que Chérif formule ces accusations pour la première fois, le questionne doucement.

Philippe Dary : « Au procès de Saint-Omer, on vous a demandé de regarder les accusés ? 

– Chérif Delay : Oui.

– En avez-vous reconnu certains ? Daniel Legrand père et fils ? 

– Dans mes souvenirs non, je ne les ai pas reconnus, j’étais complètement déstabilisé.

– Par quoi ? 

– Par l’environnement. »

Coincé entre un statut de « victime » et de « menteur »

Comme Jonathan la veille, Chérif ne pourra pas se montrer plus précis dans ses « souvenirs ». Mais, à la différence de son frère, qui s’est refusé à accuser les autres acquittés du dossier, Chérif soutient que plusieurs d’entre eux l’ont violé.

Après les deux procès, Chérif Delay s’enferme dans « le déni », ne veut plus de « son statut de victime » ni de « menteur ». Après une vie d’errance, faite de foyers, d’alcool, de rue, de séjours en hôpital psychiatrique ou en prison, il fuit en Afrique pendant trois ans. « Puis les cauchemars sont revenus. » Début 2013, il va jusqu’à s’accuser du meurtre d’une fillette à la fin des années 1990, qu’il aurait commis sous la menace d’acquittés d’Outreau. « Les médecins m’ont dit que j’avais pu confondre mes cauchemars avec la réalité », explique-t-il à la cour. Comment s’en étonner lorsque l’on sait que Chérif et ses frères ont été abreuvés de films pornographiques et d’horreur pendant toute leur enfance ? Myriam Badaoui l’avait elle-même confié au juge Burgaud : « Regarder des cassettes tous les jours, ça rend fou. »

« Quel horrible gâchis que votre vie à vous et celle de vos frères », compatit Hugues Vigier, l’un des avocats de Daniel Legrand. « Je ne suis pas d’accord avec tout ce que vous dites, mais je vois en vous, comme dans mon client, un jeune homme ‘fracassé’, poursuit la défense. Votre souffrance, elle transpire, monsieur. »

La fin de la déposition de Chérif est un cri : « Ça fait dix ans bordel de merde, dix ans que j’attends ça, sanglote-t-il. Je souhaite à personne la vie que j’ai eue. » Avant de regagner la prison, « le seul endroit où [il est] bien, [sa] maison », il étreint ses frères, tout aussi cabossés. Dimitri sera entendu mardi prochain.

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